Les bottes sont de retour

La Vie
Les bottes sont de retour

Il y a un son qui ne trompe pas.

Ce n’est pas celui du cadran.

Ça, c’est le son qui te fait regretter toutes tes décisions de vie prises après 21 h.

Non.

Je parle du bruit des bottes qui frappent le plancher à 5 h 30 du matin.

Après quelques semaines de vacances, elles étaient là, dans le fond de l’entrée, tranquilles, presque innocentes.

On aurait dit qu’elles avaient pris leur retraite.

Mais non.

Elles attendaient.

Parce qu’aujourd’hui, c’est le retour sur le chantier.

Et quand tu travailles dans la construction, le retour des vacances, c’est un peu comme retourner dans une vieille relation.

Tu sais exactement comment ça va se passer.

Tu vas avoir mal au dos.

Tu vas être fatigué.

Tu vas chialer.

Tu vas dire que t’es tanné.

Et demain matin, tu vas quand même être là.

À 6 h 45.

Avec ton café.


Le chantier n’a pas attendu personne

Pendant que nous autres, on essayait de décrocher, le Québec, lui, n’a pas vraiment arrêté de construire.

Des routes.

Des maisons.

Des écoles.

Des hôpitaux.

Des infrastructures.

Des projets énergétiques.

Des immeubles.

Bref, encore plein de choses qui commencent par :

« Ça devrait être terminé bientôt. »

Phrase dangereuse.

Très dangereuse.

Parce que dans la construction, « bientôt » peut vouloir dire trois semaines, trois mois ou « demande-moi pas ça, j'en sais rien ».

Mais une chose est certaine : les chantiers ont encore besoin de monde.

Et beaucoup.

La Commission de la construction du Québec prévoit environ 17 000 besoins de main-d’œuvre par année entre 2026 et 2030. Elle estime également que l'industrie devra employer en moyenne plus de 200 000 travailleurs et travailleuses chaque année jusqu'en 2030.

Autrement dit…

Si tu pensais que la construction allait tranquillement disparaître dans le coucher de soleil avec ton vieux coffre à outils…

Ben non.

Elle revient.

Et elle revient en force.


Une industrie qui change

Mais il ne faut pas se raconter d'histoires.

Le monde de la construction d'aujourd'hui n'est plus exactement celui d'il y a 20 ou 30 ans.

Les outils changent.

Les technologies changent.

Les méthodes de travail changent.

Les exigences changent.

Même les chantiers changent.

On parle maintenant de productivité, d'innovation, d'efficacité énergétique, de nouvelles technologies et de façons différentes de construire.

Mais il reste quelque chose qui n'a pas vraiment changé.

L'humain.

Celui qui arrive tôt.

Celui qui apprend.

Celui qui enseigne.

Celui qui travaille sous la pluie.

Celui qui gèle en février.

Celui qui transpire en juillet.

Celui qui regarde une structure terminée et pense :

« J'ai participé à ça. »

Et ça, aucune technologie ne pourra vraiment le remplacer.


Le problème, ce n'est pas de trouver du travail

Le paradoxe est assez drôle.

On entend souvent parler d'emploi.

De chômage.

De ralentissement économique.

D'incertitude.

Mais sur les chantiers, le problème est parfois exactement l'inverse.

Il manque du monde.

La CCQ prévoit d'ailleurs que les besoins de relève resteront importants dans pratiquement tous les métiers et occupations de l'industrie.

Des jeunes vont entrer.

Des travailleurs expérimentés vont partir.

Et entre les deux, il faut transmettre.

Les trucs.

Les méthodes.

Les erreurs à ne pas refaire.

Les petits secrets du métier.

Le fameux :

« Fais pas ça de même, tu vas voir pourquoi dans cinq minutes. »

Et cinq minutes plus tard…

Tu comprends.


Revenir travailler, ce n'est pas juste recommencer

Je pense que c'est ça que j'aime dans le retour sur les chantiers.

Parce qu'après quelques semaines de pause, on réalise quelque chose.

On s'ennuie parfois du travail.

Pas nécessairement du réveil à 5 h.

Pas nécessairement du trafic.

Pas nécessairement du gars qui te demande une faveur alors que t'as même pas fini ton café.

Mais du sentiment d'être utile.

De faire partie d'une équipe.

De partir le matin avec une tâche à accomplir et de revenir le soir en voyant ce qui a changé.

Une journée de travail laisse une trace.

Parfois petite.

Parfois énorme.

Mais elle est là.

Un mur.

Une dalle.

Une charpente.

Une route.

Une installation.

Un bâtiment.

Et quelques années plus tard, tu passes devant et tu peux te dire :

« J'étais là quand ils ont construit ça. »

C'est peut-être ça, finalement, la beauté du métier.

Tu ne fais pas juste travailler tes mains.

Tu laisses quelque chose derrière toi.


Alors, bon retour

Alors aux gars.

Aux filles.

Aux apprentis.

Aux vétérans.

À ceux qui commencent leur première journée.

À ceux qui en sont à leur trentième rentrée.

À ceux qui ont encore du sable dans leurs bottes même après trois lavages.

Et à ceux qui ont déjà commencé à compter les jours avant les prochaines vacances…

Bon retour sur les chantiers.

Le café va être fort.

Le réveil va être brutal.

Le dos va probablement se plaindre.

Et quelqu'un va certainement dire avant 8 h :

« Bon… ça va être une grosse journée. »

Et il aura probablement raison.

Parce que le Québec n'a pas fini de bâtir.

Et nous autres non plus.

— Alex Térieur

À retenir

Il y a un son qui ne trompe pas. Ce n’est pas celui du cadran. Ça, c’est le son qui te fait regretter toutes tes décisions de vie prises après 21 h. Non. Je parle du bruit des bottes qui frappent le plancher à 5 h 30 du matin. Après quelques semain...

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